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Persepolis

Persepolis - Intégrale tomes 1 à 4

D'une révolution à une évolution

"Tout ce qui est élitiste, catégoriel, nos éloigne de l'humain que nous sommes", déclare Marjane Satrapi. C'est justement pour fuir l'élitisme d'un fondamentalisme religieux et une catégorisation à la fois sociale, économique et intellectuelle, que l'auteur (titulaire d'une Maîtrise de communication visuelle obtenue aux Beaux-arts de Téhéran) née en 1969 à Rasht en Iran, a fui sa terre natale en 1994 pour s'installer à Paris.

De la capitale persane à l'Atelier des Vosges, le chemin de Marjane Satrapi fut scandé par des épisodes tour à tour cocasses et dramatiques. Elle les relate en quatre ouvrages regroupés sous le titre générique Persepolis (collection Ciboulette, L'Association, Paris, 2000-2003), avant que ces derniers ne connaissent 2 rééditions sous le format Intégrale (2007 et 2017). Le succès très rapide de Persepoli" se mesure aux 175 000 exemplaires vendus en France dès 2004, alors que la série a été publiée en version française ou traduite (cette même année) dans 15 pays dont les USA (où l'auteur, invitée à une convention sur la bande dessinée, ne put se rendre faute de visa, car elle était native d'un pays appartenant à "l'axe du mal").

Première bande dessinée iranienne de l'histoire, comparée au Maus de l'américain Art Spiegelman, Persepolis est un travail fondé sur la mémoire. Mémoire personnelle et intime d'abord, celle de l'auteur ; mémoire partagée ensuite, avec les membres de sa famille ; mémoire collective enfin, celle du peuple iranien. Choisissant le mode autobiographique ("Je dois puiser très loin dans mes souvenirs et c'est parfois pénible"), l'artiste tisse le fil d'Ariane qui, de l'intime relation d'incidents privés quotidiens à l'évocation de faits plus généraux, entraîne le lecteur à la découverte d'une société iranienne éloignée de l'image qu'en a formée l'Occident, depuis la révolution islamique de 1979. Cette démarche empreinte de liberté ("Ecrire, pour moi, c'est la seule façon de parler sans être interrompue") nous révèle tel que nous sommes, pour la plupart, jugeant un peu trop vite un monde persan dont nous ignorons presque tout. "Nous sommes des gens comme vous", proteste l'auteur ! "Ne croyez pas que ces évènements ne se produisent que dans les pays lointains".

La lecture de Persepolis nous permet de prendre contact avec la réalité iranienne de 1979 à 1994. Dans une approche graphique épurée, jouant d'un strict noir et blanc, le trait tient à la fois de la bande dessinée contemporaine européenne et de la tradition des miniaturistes iraniens. Il permet à Marjane Satrapi de retracer une vie mouvementée, où se mêlent la crudité objective d'évènements historiques et le vécu subjectif d'une enfant qui se transforme progressivement en adulte. Au fil des pages et des quatre volumes, son évolution est ponctuée de choix et de sacrifices, de doutes et d'échecs, de déceptions, de pertes de repères. Enfin, elle va d'exils psychologiques en exil géographique.

Tout commence, en 1979, par une révolution. Marjane a dix ans. Fille d'intellectuels aux penchants marxistes, directement liée au dernier représentant de la dynastie Qadjar destitué par Reza khan, le père du shah, elle voit sa famille atteinte. Son univers bascule. Le fondamentalisme religieux qui s'étend petit-à-petit de l'Afghanistan à la Turquie (tous pays voisins de l'ex-U.R.S.S.) régit désormais sa vie d'enfant, celle de ses proches et celle d'une nation entière. "Il y a une main derrière la montée intégriste de la fin des années 1970. Les américains ont soutenu tout ce qui pouvait faire barrage au communisme, en particulier les acharnés religieux", dira-t-elle. Le récit tient alors de l'approche critique défendue par Charles Baudelaire, "partiale, passionnée, politique, c'est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d'horizons".


Apparentée, en cela, aux bandes dessinées engagées de Joe Sacco, Palestine (1992) et Soba (1998 – relatant la guerre de Bosnie), l'œuvre de Marjane Satrapi nous entraîne, de livre en livre, d'un continent à l'autre et d'une fuite à l'autre. Les deux premiers tomes imposent la prise de conscience du renversement des valeurs de la société iranienne avec la révolution islamique et la guerre contre l'Irak. Le troisième raconte l'exil autrichien, pour fuir le conflit, de l'adolescente (elle a 14 ans), avec l'échec de son intégration à un mode de vie européen. Elle en est alors incapable, ayant perdu ses racines et ses repères. Le quatrième et dernier tome décrit le retour de la jeune femme en Iran, avant son départ pour la France, qui clôt cette déjà longue histoire.

L'"Epopée de Gilgamesh", en les divertissant, enseignait aux anciens mésopotamiens que l'homme n'est pas éternel. Aujourd'hui, Persepolis, par-delà les formes graphiques et les choix narratifs de Marjane Satrapi, représente plus que la simple chronique d'un destin hors du commun et d'une révolte individuelle. L'enseignement de cette œuvre contemporaine est, en effet, de rappeler, avec humour, fraîcheur, tendresse et réalisme, combien il est nécessaire, quels que soient nos idéaux et nos comportements, d'accepter de mourir un peu pour apprendre à vivre...et grandir.

Par franck aveline le 17 décembre 2017

1 commentaires

  1. jcat59
    Il y a 1 mois

    Belle chronique franck ! Bravo !

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    Auteur
    Marjane Satrapi (Scénario & dessin)
    Évalution du chroniqueur
    Scénario
    Dessin
    Originalité
    Édition
    L'Association - 25 octobre 2017
    Format
    352 planches - 36€
    Fiche détaillée
    4.6/ 5
    25 1 12 43 162
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